I
Jacques Théjardin était dans son lit, souffrant. Il avait attrapé l'éclanchelle en jouant de son flûtiau bourru sous un mauvais courant d'air. L'orchestre de musique de chambre dont il faisait partie acceptait, en effet, car les temps étaient durs, de se produire dans un simple couloir; mais si les musiciens arrivaient de la sorte à subsister malgré l'inclémence du temps, leur santé risquait fréquemment d'en pâtir. Jacques Théjardin ne se sentait pas bien. Sa tête s'était allongée dans un seul sens et le cerveau ne suivait pas le mouvement; aussi, peu à peu, dans le vide ainsi formé, s'introduisaient des corps étrangers, des pensées parasites, et, plus fluide, envahissante, de la douleur en paillettes aiguës comme de l'acide borique taillé. De temps en temps, Jacques Théjardin toussait, et les corps étrangers venaient choquer durement la paroi de son crâne, remontant brusquement le long de la courbe, comme les vagues dans une baignoire, pour retomber sur eux-mêmes avec un crissement de sauterelles piétinées. Une bulle, çà et là, éclatait et de menues projections blanchâtres, molles comme l'intérieur d'une araignée, étoilaient la voûte osseuse, aussitôt emportées par les remous. Jacques Théjardin guettait avec angoisse, après chaque quinte, le moment où il tousserait de nouveau, et comptait, à cet effet, les secondes au moyen d'un sablier gradué qui reposait sur sa table de nuit. Il était tourmenté par l'idée qu'il ne pourrait faire des exercices de flûtiau comme d'habitude: ses lèvres allaient se ramollir et ses doigts se désaplatir et tout serait à recommencer. Le flûtiau bourru exige de ses adeptes une volonté terrifiante, car on apprend très difficilement à en jouer, mais on oublie très vite le peu qu'on a appris. Il repassait dans sa tête la cadence du dix-huitième mouvement symphonique en bémol plat qu'il était en train de travailler, et les trilles de la cinquante-sixième et cinquante-septième mesure augmentèrent son mal. Il sentit venir la quinte et porta la main à sa bouche pour en retenir une partie. Elle monta, se boursoufla dans sa trachée, et sortit à gros jets turbulents; la figure de Jacques Théjardin devint pourpre et ses yeux s'injectèrent de sang. Il les essuya du coin d'un mouchoir qu'il avait choisi rouge pour ne pas le tacher.- Il y en avait onze litres, dit le boulanger. - J'en ai perdu quelques litres, s'excusa Théjardin. Le sommier n'est pas très étanche. - Elle n'est pas pure, ajouta le boulanger. Si on la comptait pour dix litres, ça serait plus juste. - Vous vendez les onze litres quand même, dit Jacques. - Naturellement, dit le boulanger, mais j'aurai la conscience troublée. Cela doit compter. - J'ai besoin d'argent, dit Jacques. Je ne joue pas depuis trois jours. - Je n'ai pas beaucoup d'argent non plus, dit le boulanger. Une voiture de vingt-neuf chevaux coûte cher d'entretien et les domestiques me ruinent. - Qu'est-ce que vous pouvez me donner? demanda Jacques. - Mon Dieu! dit le boulanger, je vous en offre trois francs le litre, et les onze compteront pour dix. - Faites un effort, dit Jacques. Ce n'est pas beaucoup. - Bon! dit le boulanger. J'irai jusqu'à trente-trois francs, mais c'est une escroquerie. - Donnez, dit Jacques. Le boulanger tira de son portefeuille six coupures de sept francs. - Rendez-moi neuf francs, dit-il. - Je n'ai que dix francs, dit Jacques. - Cela fera l'affaire, dit le boulanger. Il empocha l'argent, souleva le seau, et se dirigea vers la porte. - Tâchez de m'en faire d'autre, dit-il. - Non, dit Jacques. Je n'ai plus de fièvre. - Tant pis, dit le boulanger, et il sortit. Les mains de Jacques remontèrent à sa tête et il se remit à caresser ses os déformés. Il tenta de soulever son crâne; il aurait voulu en connaître le poids exact, mais il devait attendre d'être tout à fait guéri, et puis son cou le gênait.







